19/12/2003

Un carnet de planches...

... pour changer !

 

« Le long Voyage du jour à la nuit », d’Eugène O’Neill, à l’atelier Jean Vilar.

 

Avant tout, parler de la pièce. Sombre, lugubre, morbide, glauque. La totale. En fait, c’est une transposition assez fidèle de la vie de l’auteur, marqué par une famille déchirée, meurtrie par les suicides, les drames...

 

En bref, c’est une journée de la vie de 4 personnages, le Père, la Mère et les deux fils.

 

5, en comptant la bonne qui passe régulièrement.

 

6, si on n’oublie pas le fils mort, la blessure encore ouverte des parents et de l’aîné, le poids sur les épaules du plus jeune...

 

Le Père. Brillant acteur vieillissant, il garde de son enfance la peur de la pauvreté, de « mourir à l’hospice ». Pingre à l’excès, il rogne sur tout. Même si, à ses yeux, il ne boit qu’un verre de temps en temps, on ne compte plus les soirs où il rentre saoul de son club, ou de la tournée des bars avec ses « amis »...

 

La Mère... Depuis la mort de son second fils, et l’accouchement douloureux du troisième, elle se drogue à la morphine. De cure en cure, elle retombe sans arrêt. Malade de ses souvenirs, de ses rêves et de ses drames, elle en veut à tout le monde tout en affichant une capacité d’auto flagellation quasi permanente. Parfois, elle avoue que tout est de la faute des autres à ses yeux, mais revient vite à ses « Je suis responsable de tout cela »...

 

Le fils aîné. Affublé du même prénom que son père, il suit ses traces, même si il les déteste. Mauvais acteur, il traîne de mauvaises pièces en crises d’alcoolisme. Sa grande blessure, sa fêlure, c’est la mort de son petit frère, âgé de 2 ans. Il avait 5 ans, il traînait la fin d’une rougeole et vient embrasser un enfant qu’il contamine... La culpabilité le ronge, renforçant les remarques acerbes de son père sur l’échec de sa vie...

 

Le « Petit », né après le fils décédé, le « remplaçant », toujours couvé, étouffé. Pas étonnant qu’il cherche à fuir, physiquement ou dans la poésie des maudits. Il cite Baudelaire, fait le tour du monde, écrit des poèmes « lugubres et morbides »... Il multiplie les excès, soit pour ressembler à son frère qu’il vénère tout en le méprisant, soit pour punir le monde d’être venu au monde...

 

Le pire, dans toute cette noirceur, c’est que tous ces éléments sont tirés de la propre vie de l’auteur. Radio Cafard, bonsoir...

 

Au fur et à mesure de la pièce, on sent les rancoeurs sortir, comme des abcès trop longtemps contenus. La mère qui reproche au père une vie de tournées, et d’hôtels, sa pingrerie, ses rêves perdus. Elle reproche à son aîné la mort de son fils, et à son dernier son accouchement si difficile, sa dépendance à la morphine.

 

Le père reproche à sa femme la déchéance de la drogue, ses mensonges, les échecs répétés de ses désintoxications. A son fils aîné, il reproche sa déchéance physique et morale. Et surtout peut être de ne pas être à la hauteur de son nom, de n’avoir pas su se faire un prénom. Au « petit », il reproche d’être né, d’avoir par sa naissance précipité la déchéance de sa mère. Il lui reproche son goût du morbide, de si peu lui ressembler, peut être...

 

L’aîné, reproche à son père de le rabaisser à chaque instant. A sa mère, il lui reproche ses mensonges, ses paroles d’honneur si vite bafouées face à l’appel de l’aiguille. Et il adore son frère, même si il avoue tout faire pour faire de lui un raté. Parce qu’il ne pourrait supporter sa réussite...

 

Quand au dernier né, il reproche à cette famille de lui être si étrangère.

 

Voilà pour la pièce. Que dire de l’interprétation ? Au vu de l’affiche, on s’attend au meilleur, et on n’est pas déçu. Chaque acteur est parfait, chaque personnage prend corps. Sans tomber dans un pathos facile, ni dans l’excès inutile. La mise en scène révèle les conflits, de regards fuyants et silences, de tensions en retenues...

 

2h45 qui passent bien vite. Une bonne soirée, même si on n’en sort pas avec un franc sourire.


11:41 Écrit par M. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.